Présentée à la Galerie Daniel Templon à Paris du 10 janvier au 7 février 1987, Stones + Stones 2 + 2 = 4 est une proposition linguistique dont le contenu et les alinéas sont définis par l’artiste, tandis que le propriétaire ou l’institution qui l’expose peut choisir la taille des lettres, leur couleur, leur traduction et, dans ce cas précis, la division de l’ensemble des cinq propositions en cinq éléments individuels exposables séparément. Il s’agit d’un mode opératoire bien connu, puisque précisément décrit par l’artiste à l’automne 1968 dans Art News, puis en 1969 dans le catalogue accompagnant l’exposition de Seth Siegelaub « The January Show ». Si l’on reproduit toujours le même passage de ce texte séminal, qui insiste sur l’aspect conceptuel de l’œuvre de Weiner – « 1) l’artiste peut réaliser la pièce / 2) la pièce peut être fabriquée / 3) la pièce peut ne pas être construite : chacune de ces possibilités étant égale », etc. –, il est intéressant d’en souligner un paragraphe précédent, qui invite à analyser l’œuvre en termes de contenu : « La machinerie industrielle et socio-économique pollue l’environnement et le jour où l’artiste se sent obligé de le bousiller encore davantage, il ne faut plus fabriquer d’art […]. En ce sens, tout dommage perpétré sur l’écosystème sans être indispensable à l’existence humaine et dans le seul but d’illustrer un concept artistique est un crime contre l’humanité. » Ainsi Stones + Stones…, une remarquable synthèse de trois domaines (peinture, sculpture, architecture) définis chacun par leur geste primordial (la couleur, l’accumulation, la construction), est un résumé des traces minimales par lesquelles l’homme peut marquer, orienter ou humaniser, sans le dénaturer, le paysage : le mur, le remplissage du trou, le chemin, la digue.
Alain Sayag
Source :Extrait du catalogue Collection art contemporain - La collection du Centre Pompidou, Musée national d'art moderne , sous la direction de Sophie Duplaix, Paris, Centre Pompidou, 2007
C’est en 1968 que le travail de Lawrence Weiner connaît un tournant décisif : lors d’une exposition à la Siegelaub Gallery, il décide de ne montrer que Statements [Énoncés], un livre compilant une suite de propositions sculpturales à réaliser mentalement. Dès lors, toutes les propositions de Lawrence Weiner se fondent sur cette déclaration d’intention de l’artiste, publiée en 1969 :
« L’artiste peut réaliser la pièce ; la pièce peut être réalisée (par quelqu’un d’autre) ; la pièce peut ne pas être réalisée. Chaque proposition étant égale et en accord avec l’intention de l’artiste, le choix d’une des conditions de présentation relève du récepteur à l’occasion de la réception ».Les trois possibilités de réalisation de l’œuvre sont ainsi déclarées équivalentes par l’artiste qui affirme par ailleurs que la construction de l’œuvre dépend intrinsèquement de sa réception, donc de son contexte.
À partir des années 1970, le travail de Lawrence Weiner consiste essentiellement à produire des installations murales : des mots peints sur les murs (de l’espace d’exposition ou de la ville) qui décrivent des sculptures potentielles. Les Statements de Lawrence Weiner formulent des énoncés dans un langage neutre, qui va devenir un trait stylistique remarquable de son travail : typographie caractéristique (lettrage bâton en capitales) disposée en blocs, avec une coupure arbitraire des lignes et une exploration systématique de la couleur, de la traduction et des signes de ponctuation (parenthèse, tiret, barre oblique). L’artiste nommera ensuite ses travaux Works pour affirmer leur statut de sculptures.